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  • Agnès Benedetti

J'ai vu.... Les amants sacrifiés, Kurosawa, 2020

Dernière mise à jour : 3 janv.


J’AI VU….

Les Amants sacrifiés, Kiyoshi Kurosawa, 2020

A l’issue, je n’ai pas trop compris ce titre, cela aurait pourrait s’appeler L’épouse sacrifiée, et encore, il n’est pas certain qu’elle le soit au fond, comment comprendre le retournement final…

Film à l’image superbement léchée, lumière splendide, présente un couple d’industriels bourgeois dans le Japon des années 40 à Kobé et il s’ouvre sur l’arrestation d’un homme d’affaire britannique, présentant une déchirure entre la logique des affaires à l’international et celle du nationalisme. Conservatisme, traditionalisme ou ouverture, ce débat est posé rapidement - avec pas mal de longueurs à mon avis. Si bien que malgré la complexité et les revirements, j’ai tout bien compris moi qui suis un peu perdue dans les films d'espionnage, mais l’enjeu du réalisateur est sans doute ailleurs que dans le film de genre. Si j’ai envie d’en écrire quelques lignes c’est sur le fond, servi par une construction complexe qui propose des fausses pistes, mais aussi quelques scènes, dont une que je retiens ici : le mari, interrogé pas sa femme jalouse à son retour d’un voyage d’affaire en Mandchourie, et ici l’on pourrait croire à une intrigue autour de la trahison amoureuse, finit par dire qu’il a vu : l’innommable...

Si j’ai vu ce que j’ai vu - le massacre et les expérimentations barbares de l’armée japonaise en Mandchourie - alors ma vie d’industriel bourgeois en est désormais radicalement transformée. L’homme a l’intention de faire passer aux Etats-Unis un film explicite tourné sur les lieux et de permettre que son propre pays soit battu par l’Occident. Tu seras alors un traître ? Je ne suis pas Japonais, répond-il. Je suis cosmopolite et je me soumet seulement au droit international.


Sa femme assiste à la mutation de son homme alors qu’apparaît une vérité. Elle paraît elle-même enfin prête à sa propre transformation intérieure à cause du désir de savoir et cette transformation s’augure sous les coups de la parole proférée, qui charrie un réel qu’elle n’avait même pas imaginé. La post-adolescente naïve, poussée par la nécessité de savoir où la jouissance de son mari le porte – car, finaude, elle dénonce tout de même la rencontre avec une femme comme cause de son virage dans le changement de valeurs, et en effet, qu’en serait-il des engagements qui n’auraient pas maille à partir avec la jouissance ? Elle se mue en femme précise, déterminée à traverser les pires épreuves, « par amour ». Elle soulève une question cruciale à mon sens : Si le destin a porté son mari à voir, cela et à le déporter, elle-même est déportée par ce même destin puisqu’elle est sa femme, par la nécessité qu’elle ressent d’épouser sa cause, pour le rencontrer, j’ai enfin l’impression de te connaître, dira t-elle. Ce qu’il a vu l’embarque, et ce qui l’embarque la met en route. C’est assez remarquablement démontré sans éluder les équivoques et les contradictions de ces mouvements intérieurs. Cette vision de la transformation par l’expérience du réel est tout à fait différente et antagoniste avec un certain discours bouddhiste dévoyé qui affirme que ce qu’il convient de changer est son cœur, et laisser les luttes de côté, inutiles gesticulations. C'est ainsi qu'Emmanuel Carrere, dans Yoga, décrit ces Suisses qui dans un stage de yoga en Inde restent à méditer dans leur hôtel pendant un tsunami. Rester impassible, je songe à la chanson merveilleuse des Beatles, Accross the universe « nothing’s gonna change my world », rien ne changera mon monde, scandée par ce mantra Jai Guru Deva Om... Pas même les trahisons et le fracas du temps de l’Histoire. Ce film avance une toute autre vision: L’amour porte une révolution, comme Alain Badiou l'affirme dans l'Éloge de l'amour. C'est le tournant du film. C'est le chemin des époux qui nouent l'Histoire à leur marche amoureuse, ce qui fait rencontre.

Mais l'unité de cette transformation, par l’opération de l’amour révolutionnaire est-elle tenable ? On trouve des enjeux narcissiques dans le désir ce cet homme de rejoindre les États-Unis, ce culte du moi que Christopher Lasch a décrit apparaît bien ici, en rien masqué derrière des valeurs humanistes pourtant sincères, mais potentiellement dévoyées. C'est un homme d'affaire, il est attaché à ses biens. Il est élégant, il a un souhait de se singulariser. Il tourne des films qui montre des sujets aux prises avec l’amour, le masque de la duperie et la destruction, et on voit tout le long, par bribes, un film dans le film, où apparaît une femme, sa femme, qui se prête à ce jeu, un loup masquant ses yeux, dérober des documents dans un coffre-fort. Cette prémonition performative paraît se tenir là comme un miroir de leur vie déchirée par les antagonismes. L’Histoire et ses enjeux nouant singulier et collectif aura la peau de l’Un de l'intime. Enfin unis dans une cause commune, elle reste sur le carreau, défaite. L’a t-il sacrifiée ? L’a t-il sauvée ? A l’heure de nos masques anti-covid, ce film aurait pu s’appeler : L’amour est un loup.