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  • Agnès Benedetti

J'ai lu... La maladie de la mort, Marguerite Duras, éd. Minuit

Dernière mise à jour : 9 janv.

J'ai lu...

La maladie de la mort, Marguerite Duras, éd.Minuit, mars 1983

Pour approfondir et développer, l'excellente page ici: http://www.revue-critique-de-fixxion-francaise-contemporaine.org/rcffc/article/view/fx12.14/1020



Acte de lire. Nous avons lu le livre à voix haute : la première moitié m'a été lue par lui, j'ai lui ai lu la deuxième moitié.

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Un homme – qui n'a jamais aimé une femme - achète la présence d'une sur plusieurs nuits. La commande est qu'elle se laisse totalement faire. Elle accepte, le narrateur utilise le vous pour désigner cet homme. On a donc une distance qui fait apparaître la narratrice comme en lien avec son personnage, dans une sorte de dialogue comme on le retrouve chez Michel Butor. L'idée proposée par Marguerite Duras après ce récit est que ce texte pourrait être représenté au théâtre. Cela s'impose en effet tant ce dispositif d'écriture précise les espaces: le lit, les draps blancs, le corps de la femme, celui de l'homme, la fenêtre et la mer derrière la fenêtre, des allers-retours entre ces espaces, parfois courts, parfois au bord de les confondre.


Il apparaît ici et là dans des écrits de l'époque (1982) que le texte ferait référence à l'amour et au désir impossible de Yann Andréa pour Marguerite Duras. Je ne l'ai pas lu, vu, entendu : la lecture à voix haute sans aucune connaissance contextuelle est une expérience homologue au dispositif de ce texte : une tentative de rencontre de l'alterité. Le retour sur la biographie de Duras risque ici de faire manquer au lecteur la rencontre de ce qui se joue dans l'acte de lire, dans la rencontre avec le sujet lecteur. Que celui-ci, moi en l'occurence soit psychanalyste orient bien évidemment.

« La maladie de la mort pourrait être représentée au théâtre (…) Ici, le jeu serait remplacé par la lecture, je crois toujours que rien ne remplace la lecture d'un texte, que rien ne remplace le manque de mémoire du texte, rien, aucun jeu » écrit M.D après le fin du texte.


Ce n'est donc que la lecture à voix haute qui pourrait se tenir devant le manque de mémoire. Il serait infatué de ma part de vouloir traduire ce texte, l'interpréter ou que sais-je, son objet étant justement l'indicible. C'est tout l'apport de l'écriture de Marguerite Duras. Ce texte est une focale sur ce autour de quoi tourne son œuvre. La mer derrière la fenêtre est tour à tour une issue à la scène imaginée - sortir de là, enfin - car la scène décrite est imaginée et le lecteur est impliqué dans la perception de l'illusion, qu'elle est en soi un dispositif d'écriture et n'a pas d'autre but que ceci. La mer est aussi un bord à l'infini de la scène, ou bien encore un symbole : elle est dite « noire » versus les draps blancs. Marguerite Duras met en place un dispositif, que nous fait-il apparaître ?


Dans la première partie, qui m'a été lue, j'ai perçu l'autrice dans son rapport à l'écriture, au texte qui lui échappe et qu'elle veut inutilement contrôler ; l'homme voulant se saisir du corps de la femme en étant la métaphore. L'écriture m'est apparue à l'écoute comme une matière, voire comme une proie. Impossible donc, chose gluante et visqueuse telle la cyprine ou le sang, qui coule et se tarit sans raison, sans savoir ni pourquoi ni quand. L'écriture dans l'univers de Marguerite Duras comme la jouissance féminine est un mystère. La jouissance féminine telle l'écriture et telle la mer derrière la fenêtre sont un à la fois un recours et un danger. Sans compter la mère... pas si pacifique, car la résonance avec le barrage, l'envahissement de l'eau et la folie maternelle n'est pas loin, non pas dans le texte, mais dans le dispositif d'écriture.

Dans la deuxième partie, que j'ai moi-même lue à voix haute, une dimension plus psychologique m'est apparue : des jeux d'identification, d'interprétation, des dialogues entre la femme et l'homme révèlent que l'homme du texte ne peut pas aimer une femme, et le dispositif qu'il a mis en place le lui révèle, par le peu de mots que la femme prononce au travers son sommeil et son silence. Il permet d'avoir accès à l'effet qu'il lui fait, l'opération qu'il produit sur le corps de la femme. Le narrateur, la narratrice, Marguerite Duras ? Doit en passer par l'autre femme et par l'homme qui s'en saisit, donc cet ensemble qui ne fait pas du tout un ensemble, et cela aussi est le propos : aucune unité possible, aucune rencontre à proprement parler, pour tenter de cerner le « rapport » ou plutôt, le « non rapport ». Pour autant et malgré tout une tentative de dialogue, ou de contact entre les corps, les effets d'écriture, de traces que produisent les gestes de l'homme sur le corps souvent endormi de cette femme, tout ceci pour tenter de faire le tour de ce produisent les gestes. Homme ignorant de son existence, il tente de l'éprouver dans la passivité de la femme. Elle devient une surface d'inscription de son effort d'être à lui, et pour ce fait il est exigé qu'elle disparaisse. Tâche impossible. Elle peut dormir, elle peut être immobile, elle peut se taire, mais elle ne peut pas ne pas être vue : blanche dans les draps blancs, elle ne peut pas ne pas jouir sous les gestes de l'homme, elle vit, fragile et fragmentée, mais elle vit, telle la mer noire de l'autre côté de la fenêtre. Et entre autre production, effets de jouissance, l'homme produit chez la femme une parole qui lui révèle sa vérité : il ne peut pas aimer, il est atteint de la maladie de la mort, lui révèle t-elle. A la question, s'agit-il du sida, que l'on a pu soumettre à l'autrice, elle aurait répondu qu'il s'agissait de la mort au-dedans. Évidemment... La mort en tant qu'elle entame l'effort de faire Un dans une rencontre qui serait possible, la mort qui fragmente et désintègre, donnant une forme d'érotisme très particulière, décrite par Mishima. Ainsi il ne peut pas non plus la voir toute, même à passer tout le temps de ces nuits à la regarder, à regarder le vivant d'elle. En regardant cette scène, la narratrice nous fait apparaître le fantasme de l'homme, un désir de possession qui chosifie sa proie, il doit passer par l'idée de la détruire pour constater sa vulnérabilité. Celle-ci lui laisse champ libre et en retour a un pouvoir. Le déroulement du texte touche ce point de retournement : la vulnérabilité peut avoir un pouvoir de neutralisation de la violence, c'est le cas pour l'homme ici, retenu, empêché par la vulnérabilité qu'il a créé, ce n'est pas le cas pour tous les hommes. La femme dans son sommeil, sa jouissance, son silence et les quelques mots qu'elle énonce, devient puissante et le laisse en pleur, les pleurs ici étant confondus avec la jouissance de l'homme.


Et la mer se tient derrière la fenêtre : Chose insensée, calme, bordant cette scène où se brisent les vagues ; femme-page blanche support des traces et bain de révélation d'une vérité jamais dite.

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