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  • Agnès Benedetti

Dany-Robert Dufour est dans la tête de Mabuse

Dernière mise à jour : 21 mars


Le Dr.Mabuse et ses doubles, ou l'art d'abuser autrui

Dany-Robert Dufour, Actes Sud, 2021


Samedi 19 mars 2022. Rencontre à la librairie Actes Sud, 47, rue du Dr.Fanton, Arles.

Discussion : Isabelle Pignolet de Fresnes et Joseph Rouzel, psychanalystes, Montpellier.


Présentation par Agnès Benedetti,


A l’occasion de cette rencontre que je vous ai proposé grâce à l’accueil de la Librairie Actes Sud, j’ouvrirai mon propos en essayant de vous présenter Dany-Robert Dufour, beaucoup ici le connaissent mais peut-être pas tous. Je ne le connais pas si bien, et pourtant je m’en sens proche. Peut-être avions-nous le même style de père, qui a quitté l’école tôt, autodidacte et qui aurait rêvé de faire des études, et sans aucun doute, je me suis trouvée embarquée par l’ampleur et la richesse de ses recherches sur les mutations de notre monde, qui m’enseignent et stimulent mon esprit critique, ouvrant un désir de lecture, de conversations et de controverse. Deux trois précisions chères à mes yeux : Dany travaille sur une table en bois fabriquée en 1966 par son père alors ébéniste, table sur laquelle il lit et il écrit, ce qui est la tâche essentielle de sa vie. Ça peut faire mal au dos sérieusement à la longue… Dany écrit dans une langue qui n’est pas de bois, roublarde, provocante et jubilatoire, également héritée de son père, quand alors il était devenu camelot, par l’entremise de sa très chère sœur. Il vendait des bijoux sur les marchés, traversant toutes les régions, et avait développé un parler bien à lui. J’ai pour ma part rencontré Dany sur les planches, pas forcément de bois, en 2008 ou 9, dans une pièce de théâtre intitulée Bleib, où il improvisait un débat avec un psychanalyste, notre collègue Jean-Pierre Lebrun, entouré de chiens et de maîtres chiens, et où je l’entendis dire « Nous sommes passés d’une société du pouvoir à une société du pourvoir ».

Il a bâti une pensée depuis le début de ses recherches qui l’a conduit à une critique radicale de l’anthropologie libérale, du délire occidental et de la binarisation du monde. Ses recherches l’amènent à prédire le passage de la post-modernité à une post-humanité, la science visant à réduire l’état d’imperfection et de finitude humaine en développant les interventions sur le génome et les interfaces robotique et numériques. En tant que grand pessimiste mais engagé, il a participé à la fondation du mouvement convivialiste. Je le cite « Ce qui revient probablement à se retrouver, comme le disait le grand Borgès, dans la position du gentleman : celui qui ne défend que des causes perdues d’avance. » Vous trouverez tous les détails sur son site, www.dany-robert-dufour.fr.


Sur la table à laquelle il se tient, il écrit.


A propos de l’écriture, il dit :


« Ça a commencé très tôt. Lorsque mon premier éditeur m’a accueilli en me présentant mon premier livre, je me suis senti comme un imposteur. Ce n’était pas moi qui avait écrit ce livre, c’était l’« autre ».

Et ça a continué. Lorsque le « scribe » avait écrit toute une journée jusqu’à ne plus savoir que faire devant les problèmes rencontrés, il ne lui restait plus qu’à aller dormir du sommeil du juste. Et, le lendemain, il se réveillait avec en tête le programme précis d’écriture, contenant le raisonnement et les expressions exactes, dont il devait absolument s’acquitter dans la journée.

Je me suis habitué à cet état et je fais maintenant comme si c’était moi qui avait écrit tous mes livres. J’essaie en somme d’en être à la hauteur et d’en être l’auteur.

Je laisserai chacun juger de cette cohérence en traçant ces quelques lignes tentant de rendre compte d’un voyage au long cours qui m’a conduit dans maints paysages : philosophiques, littéraires, psychanalytiques, politiques, métaphysiques, artistiques… Je suis sûr aujourd’hui d’au moins une chose : il fallait que j’accomplisse ce parcours. Ou plutôt que j’y consente. »


Ce propos témoigne que ce qui s’écrit nous vient toujours de l’Autre, dans la division subjective depuis longtemps repérée par le poète « Je est un Autre », qui fait l’énigme et le vif de notre humanité.


Mabuse, pour ce qu’il en est de cet ouvrage qui nous réunit, n’est pas divisé. C’est sans doute ce que tente de faire apparaître Dany-Robert Dufour dans ce livre, le défaut de subjectivation. Mabuse est clair et constant et prévisible.C’est à l’origine le personnage du roman de Norbert Jacques que le cinéaste Fritz Lang a porté au cinéma. Il y met en scène le mal en tant qu’il se travestit sous de multiples formes et se réincarne dans le social, à maintes époques à des fins de domination et de destruction du monde. Pour ce faire il manipule afin de tenir les ficelles institutionnelles et politiques les plus opérantes. C’est dans les chausses du comploteur que l’auteur se glisse, misant sur la sidération produite par les talents d’hypnotiseur, de séducteur pervers de son personnage. Il lui remet les clefs de son propos par l’entremise de la fiction, du procédé de la fable et le laisse parler. Le discours de l’auteur est alors animé d’une toute autre façon. Comme je l’ai dit plus haut, j’ai vu Dany-Robert Dufour la première fois faisant l’acteur, je ne suis pas surprise de le voir poursuivre dans cet appétit du jeu. Un jeu délicat toutefois, qui n’est pas sans effet sur le lecteur qui peut se demander « qui parle ? ». J’avoue avoir eu besoin en lisant de me rendre à la fin du livre pour quitter Mabuse et retrouver Dany, son ton, ses références bibliographiques. Pour finir par tomber sur son aveu : voulant nous faire peur, il s’est à lui-même foutu la trouille. Le passage par le procédé fictionnel pousse les curseurs et fait traverser à l’auteur un franchissement qui n’est pas sans angoisse, car il faut en passer par cette question, « qui parle »? et se désencombrer de son Moi. De Mabuse ou de Dany-Robert Dufour, jusqu’à ce que le texte naisse, s’enfle et se clôture, faisant naître Mabuse pour laisser Dany sur le côté. Sans doute le personnage permet-il à son auteur de traiter sa colère, l’on peut comprendre que cela inquiète...Après divers sentiments, j’ai fini par prendre ce texte comme un scenario. Au fond, la référence est cinématographique, on pourrait, par jeu, se risquer à quelques pitch ou catch line pour présenter les différents Mabuse. Ça m’a au final apaisée et permis de me pencher sur d’autres questions.

Ce livre refait le tour de l’œuvre de Dany-Robert Dufour, se référant à la plupart de ses ouvrages : Le bégaiement des maîtres, Les mystères de la Trinité, Il était une fois le dernier homme, Le Divin Marché, Baise ton prochain, et je dois en oublier. La question des doutes sur la légitimité de l’auteur a visiblement été traversée, je me demande si l’auteur aurait fait le tour de ce qui l’animait dans son analyse critique de notre temps pour ainsi revenir sur ses pas et opérer cette boucle.


Sur ce livre-ci s’ouvre la question de l’escroquerie du pervers social, qu’il différencie de celle du pervers sexuel. Mais loin de nous parler de « cas » cliniques, le livre par l’ampleur des champs qu’il couvre, de la fondation du langage lui-même, à celle du monothéisme, à l’architecture, à la royauté absolue, à la naissance du libéralisme et ses dérives néolibérales dans les affres de la géopolitique actuelle et jusque dans les projets apocalyptiques de l’intelligence artificielle, ce pervers-là nous est présenté par la figure unifiante du Dr. Mabuse. revisitant l’histoire du monde et d’un lien social qui se résume à la figure hégélienne du maître et de l’esclave. Si le mot n’est pas utilisé dans le livre, j’ai pensé à la notion de parasite : qui parasite qui du maître et de l’esclave ? En faisant le détour par la biologie, on sait ce que la notion de parasitisme peut avoir de mutualiste, servant les deux organismes. Ce point n’est pas développé ici, j’en fais état au passage, en pensant au paysage dessiné par Marivaux dans sa pièce La seconde surprise de l’amour : les domestiques amoureux misent sur le mariage de leurs maîtres respectifs pour être mariés eux-même. Ils vont intriguer pour rapprocher leur maîtres, puisqu’ils savent que les maîtres ne peuvent absolument pas se passer d’eux. Parasitage, éco-système, aliénation, inceste : où est la porte de sortie pour entrer dans le monde de la Raison et des Lumières ?


« C’est nous, les maîtres qui décidons du sens de l’histoire, pas les habiles ». p. 265


Certes, ce que décide les maîtres c’est de se garantir une horde servile, mais les progrès de l’intelligence artificielle ne mèneront-ils pas à s’en délester comme une masse surnuméraire ? Cette hypothèse développée en fin d’ouvrage est également la thèse de Badiou, dans la grande conférence qu’il a donné dans la foulée du 13 novembre 2015, publiée sous le titre « Notre mal vient de plus loin », elle était aussi la thèse de Malthus, comme en parle l’auteur et sa mise en œuvre a été tentée par l’expérience nazie.

Dans la fable que Dany-Robert Dufour nous propose nous avons trois classes, selon la proposition de Bernard de Mandeville, à qui il a consacré plusieurs livres : les petits sujets, névrosés, obéissants et culpabilisés, les grands sujets, pervers, ils sont les vrais Maîtres du monde et se sont invisibilisés par les montages sociaux et institutionnels, et les hommes de mains, les infâmes ordinaires, voyous, toxico, prostitués, black bloc qui peuvent servir à maintenir l’ordre en cas de besoin.


Les habiles c’est donc une autre catégorie, et cela me paraît très important, et répond à la question qui a accompagné ma lecture: qui sont ceux qui font brèche, trou dans ce système parfaitement huilé que Mabuse décrit ? N’étant ni pervers, ni vraiment névrosés, ou ne l’étant plus s’ils ont fait une cure analytique avec un vrai psychanalyste qui ne soit pas un escroc, que sont-ils, que servent-ils ou à quoi servent-ils? On a ici une proposition, ils sont habiles. Lanceurs d’alerte par exemple, philosophe, certains psychanalystes peut-être, les vrais artistes sans doute, les zadistes et tous ceux qui expérimentent une autre forme de collectif,...En fait tout ceux qui se soustraient au marché, les abstinents de la consommation de masse, ceux qui usent des chemins de traverse et de la marche en crabe. Je crois qu’il faut insister sur les ratés dans l’unicité de la fable, ceux qui n’entrent pas dedans, qui viennent démontrer que le Un, ça ne tient pas, que la fêlure nous sauve peut-être. Sans doute ne sauvera t-elle pas le monde, mais comme le pire n’est pas certain, il convient de soigner cette catégorie car elle est à même de produire d’autres discours.



L’auteur n’est pas tendre envers le psychanalyste et bien entendu, il me faut questionner ce point. Mais là encore qui parle ? Mabuse ou Dany-Robert Dufour ? C’est la question du Sujet Supposé Savoir qui m’interpelle: il n’est pas l’analyste, mais l’analyste soutien l’illusion de son existence pour que la cure ait lieu. S’agit-il de mabuserie, d’escroquerie, ou de ce qui se met en jeu par le transfert, le temps de dénoncer les semblants ? Car ce qui fait la fin d’une cure c’est tout de même que les croyances tombent. La psychanalyse a été découverte par le symptôme hystérique qui se fonde sur un premier mensonge, donc, l’inconscient, ça trompe énormément. La psychanalyse rend hommage au lapsus, à l’acte manqué, au rébus hasardeux du rêve, donc quand on parle, ça raconte des balivernes. Est-ce que ça en fait une escroquerie ? L’escroquerie ne serait-elle pas le contraire : affirmer qu’un dire tiendrait bon et n’aurait qu’une face? C'est tout à fait mabusien d’évincer l’équivocité du langage. L’enseignement de Lacan a conduit ses élèves à renoncer au travail sans fin du sens pour entrer dans la matérialité du langage et de la lettre. Je n’appellerais pas pervers pour ma part ce qui est du registre du semblant sans quoi dans ce sans issu du rapport Maître/esclave comment rendre compte de la part maudite, de la dépense inutile dont a fait état Georges Bataille?


Les névrosés, les obéissants, ne lâchent rien sur l’infantile qui les encombre : il veulent aduler, pour son savoir-pouvoir, ou accuser pour son abus ou son absence celui en qui ils croient, leur mère, leur père, leur maître. C’est leur foi dans un Autre qui serait consistant qui donne son pouvoir au maître. Or, l’Autre est un lieu vide, et c’est une piste éthique de taille que de faire le vide sur ses croyances. Edouard Bernays était le petit-neveu de Freud et l’auteur démontre comment il s’est copieusement servi des travaux de son illustre aîné, au bénéfice du Marché et de la géopolitique telle que nous la connaissons aujourd’hui. Ainsi, à partir de la même pièce fabrique-on une monnaie d’une tout autre valeur.

Autrement dit, il me semble que l’œuvre de Dany-Robert Dufour, à laquelle ce dernier livre fait d’amples références, chaque chapitre reprenant et ré-articulant ses thèses, mais ici énoncées par Mabuse, ce qui produit un puissant déplacement, appelle à se poser la question du Mal. C’est bel et bien la question éthique qui nous saute à la figure par un style qui nous prend au collet, nous malmène ou nous irrite, et nous pousse à penser cette ancienne question philosophique du bien et du mal dans le monde et dans notre propre vie. L’être humain naissant incomplet et coupé de la nature comme Dany-Robert Dufour le développe ici et plus encore dans Il était une fois le dernier homme, il ne peut pas se référer à un instinct, et ce qui peut paraître un bien ici, est un mal ailleurs. La question du Mal soulève indirectement celle de la façon dont le sujet humain a le devoir de « rompre les charmes » pour reprendre le titre d’un ouvrage de quelqu’un qui a été l’ami de l’auteur, Serge Leclaire. Rompre les charmes, ici, cela pourrait être se désidérer et reprendre l’exercice de la Raison.